Page 11 - E djambes
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Nos vieux parents, l’aimaient déjà.
Iv
bon saint vincent, si notre dernière heure sonne
et qu’on nous ouvre la porte du Paradis
Faites que les cotelîs soient tous ensemble
chez le bon dieu, près de vous pour toujours
reFraIN
allons, cotelîs, rassemblons notre jeunesse
Il faut fêter notre patron bienaimé,
de saint vincent c’est aujourd’hui la grande fête
sonnez les cloches, qu’on entende vos chansons.
Paul maréchal
lès cotelîs
je peux dire que tout mon jeune temps s’est quasiment passé chez les cotelîs, et j’en ai gardé un bien bon
souvenir ! vous les connaissez aussi bien que moi, les champs où ils travaillent, les plaines d’enhaive,
de jambes et de velaine. du sommet du château c’est, tout le long de la meuse, comme un grand jeu
de dames, des carrés de toutes sortes de verts, bien alignés et bien d’équerre, avec des sentiers entre eux.
Étant enfant, c’était mon plaisir d’aller sur les terres. j’y étais bien plus souvent qu’à la maison. j’y allais
avec toute une bande de gamins. en traversant le jardin, on cueillait des jambons pour les manger. (Nous
appelions ainsi les grandes queues d’oseille à semence). alors, dans la pièce de la petite maison blanche,
on entrait pour rire et parler. en été, il y avait sur la grande table de bois blanc un tas de carottes tachées
de terre. les hommes en faisaient des bottes avec des liens d’osier qui craquaient sous leurs doigts. les
mannes s’emplissaient. Ça sentait bon la terre mouillée et les feuilles écrasées. Nous-autres, nous regardions
et nous en croquions parfois une belle choisie dans le tas. c’était un peu amer, avec beaucoup de sucre – il
me semble que j’en mange encore – après, on faisait leur toilette dans le hangar ; nous puisions l’eau du
puits chacun à son tour dans de grande cuves, et les cotelîs lavaient les bottes avec des brosses en chiendent.
les carottes devenaient toutes rouges, les tiges feuillues retombaient, toutes pleines de perles d’eau et
on les mettait égoutter sur une brouette à échelons. le métier de maraicher me semblait un vrai plaisir.
j’aimais voir pousser les choux et les salades pommées. c’est d’abord de la semence grise ou rouge que
l’on sème dans des couches : un petit carré de terre bien fumée, fine et légère, recouverte de vieux carreaux
(vitre) de toutes sortes. au bout d’une semaine ou deux, lés petites plantes apparaissent, et avec l’eau
qu’on leur donne et la chaleur du soleil, elles sont vite grandies et elles s’écrasent, elles étouffent, l’une à
côté de l’autre. Il est temps de les repiquer. les voila mises en terre, dans un petit trou : ce n’est que deux
trois feuilles tombant comme des loques, sans vie, dirait-on, jaunissant et affaiblies. mais elles ne sont pas
mortes ! regardez les moi huit jours plus tard relever leur tête penchée, regardez leurs nouvelles feuilles
vertes. maintenant, elles sont sauvées – elles recouvrent toujours plus la terre – à la fin, elles se touchent.
les salades pommées ont des feuilles toutes recroquevillées qui se mettent à tourner l’une dans l’autre
pour former un cœur bien épais, une bonne salade, pour les gourmands. les choux deviennent une belle
grosse tête sur une souche forte et solide… de quoi nourrir toute une famille ! voilà le miracle que le cotelî
a réalisé, à force de rendre peine ! c’est qu’il travaille dur, le cotelî. levé à quatre heures et encore plus
tôt en été, il est encore sur pied que le soleil est déjà descendu derrière le château. Il faut du nerf et du
courage pour faire son travail. regardez moi bêcher ces gaillards-là, regardez la bonne grasse terre voler à
grosses pelletées sous les bêches qui courent dans un sens et dans l’autre, écrasant les mottes, enterrant le
fumier, regardez la tranchée qui recule, qui recule – les bras qui jouent comme des machines – les gouttes
qui courent sur les joues et qu’on essuie d’ un revers de manche. de temps en temps, l’un ou l’autre se
relève, les deux mains sur le bout du manche, et reste debout quelques minutes, le temps de reprendre
haleine et de regarder s’il ne passe personne sur la route. alors, il crache dans ses mains et se remet au
travail. Tous les ans, les deux bonniers que vous voyez là sont ainsi retournés motte à motte par leurs fortes
mains. alors, il faut rouler, passer à la herse, semer, repiquer des miles et des miles plants, plié en deux, la
tête baissée, toute rouge de sang ; il faut sarcler et donner de l’eau de peur que le soleil d’août ne dessèche
tout. à chacun son travail ; c’est au plus fort et au plus adroit. le Rossia sait conduire le grand tonneau
tout plein d’eau de la maison jusqu’au bout sans se reposer. le Tchitcheû, lui vous repique des plants
quatre heures d’affilée au grand soleil, sans avoir la tête qui tourne. le Tûr tire la herse comme un cheval ;
le Père, déjà vieux, lie les scaroles et apprête le marché ;la mère a fort à faire avec le ménage, le cochon et
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