Nous ne pouvons pas laisser tuer la femme Mathieu – C132 t1 2026
Le plan des lieux
Marie Ansotte, excédée, craignant même pour sa vie, avait quitté la maison le mardi 8 et s’était réfugiée chez sa sœur à Ciney avec son dernier-né, une petite Adèle qui avait six mois à peine. Nous sommes en septembre 1901. Marie avait épousé, quelques années auparavant, à plus de cinquante ans, Jean Joseph Mathieu. Ils habitent à la Montagne Sainte-Barbe, une petite maison adossée à la ligne de chemin de fer de Luxembourg. Le bâtiment existe encore, bien que fortement modifié.
Marie dira : « Pendant les deux premières années, ma vie, sans être heureuse, était supportable ». Mais Mathieu s’est mis à boire et toute sa maigre paie y passait.
« Il boit sa quinzaine », disait-on. Puis il ne travailla plus, vivant aux crochets des salaires que rapportaient à la maison Caroline et Georgina, les filles que Marie avait eues d’unions précédentes et qui travaillaient comme magasinières à la verrerie. Les scènes de ménage étaient de plus en plus nombreuses. Rentrant ivre, Mathieu frappait sa femme et ses belles-filles, cassait la vaisselle et les meubles. Il proférait même des menaces de mort contre sa femme, laissant toujours un courbet – c’est une sorte de serpette – sur la table, comme une menace permanente. Il gardait souvent en poche la grosse clef qui permettait de se servir d’eau à la borne-fontaine de la rue, un gros outil de fonte qui pouvait faire office de matraque.
La maison des Mathieu à la Montagne Sainte-Barbe
La maison des Lamury, Servais et Mathlieu avec la scène de crime
Il parlait ouvertement d’acheter un revolver. Sinistre personnage. Du reste, il a déjà trente-sept condamnations à son actif : coups et blessures, outrages à agent, vol, voies de fait, rébellion, tapage nocturne, bris de clôture, bien que depuis dix ans il soit rangé de ces méfaits.
Une fois Marie à Ciney, Mathieu avait réussi à vendre à son insu un régulateur – une sorte d’horloge – à un voisin et, avec l’argent, il était allé à Namur, à la coutellerie Boland, acheter un poignard. Interrogé par la vendeuse, il dira être souvent en déplacement la nuit et vouloir se rassurer avec une arme sous la main.
Mathieu était venu à Ciney deux ou trois fois, harceler Marie pour qu’elle revienne à Jambes, lui promettant une vie meilleure. Le dimanche, il y revient. Erreur fatale, Marie prend avec lui le train à Ciney pour Namur. On passe d’abord chez la sœur de Mathieu, rue Notre-Dame, puis à Jambes, chez la fille aînée de Marie, qui a épousé un sieur Valère. Vers minuit le couple est rentré à la maison. On se couche avec le bébé.
Le lundi matin, dès sept heures trente, Mathieu s’éveille. Il embrasse Marie et la petite Adèle et se lève, s’éloigne du lit, puis y revient et dit à Marie : « Tu m’as fait de la peine ! ». Il sort le couteau et la frappe violemment.
Marie se précipite hors du lit, appelle au secours, mais Mathieu la renverse et la frappe à coups redoublés à la poitrine. Marie s’encourt, en chemise.
Les voisins entendent les cris : « Nous ne pouvons pas laisser tuer la femme Mathieu », dit Antoine Servais et il se précipite vers la maison au moment même où Marie en sort, perdant du sang en abondance. Elle est recueillie chez les Robert. Elle a le temps de prier sa voisine d’aller rechercher son bébé avant de perdre connaissance. On appelle les médecins Lambillon et Henoumont pour la soigner. Ils la transportent à l’Institut chirurgical de Jambes, « d’une pâleur d’une statue de marbre blanc », diront-ils.
Mathieu a jeté le couteau dans le poêle et quitté les lieux. À 8 heures, il est à la police de Namur, avoue son forfait et se constitue prisonnier.
À Jambes, on veut prévenir le Commissaire Ledoux. Il n’est pas à son bureau de l’hôtel de ville. Tôt matin, il s’est rendu à Velaine où il assiste au débarquement et à l’installation du Cirque Barnum, un grand cirque américain qui effectue une tournée en Belgique et s’installe avec ses ménageries, dans la plaine de Velaine pour deux spectacles. Informé, Ledoux prend vite l’affaire Mathieu en main, interroge les témoins et la victime, recherche l’arme et la trouve, à moitié brûlée.
On parle d’agression violente mais la tentative de meurtre ne fait pas de doute. Le médecin légiste Ranwez écrit : « ce poignard constitue une arme terrible si on considère que le meurtrier a surtout cherché à atteindre la poitrine de sa victime.
On doit conclure forcément qu’il voulait lui donner la mort. Heureusement l’épouse Mathieu est une femme fortement musclée. Son énergique résistance seule a pu la sauver».
Mathieu est déféré devant la Cour d’Assises le 11 décembre. C’est le juge Erpicum, conseiller à la Cour d’appel de Liège, qui la préside. Le sort a désigné un cultivateur d’Assesse, Gabriel Anciaux, comme président des douze membres du jury. Me Godenne, l’avocat de Mathieu, tentera de plaider les coups et blessures sans intention de donner la mort. Au contraire, suivant le réquisitoire du procureur Capelle, le jury déclarera l’accusé coupable de tentative de meurtre avec préméditation. Mathieu sera condamné à dix ans de travaux forcés. Il ne reviendra plus à la Montagne Sainte-Barbe.
Coupe dans la maison Mathieu
Sources :
Archives de l’Etat Namur, Cour d’Assises 370
Le Patriote, déc. 1901