Vingt éléphants rue de Dave – C133 t2 2026

Carte postale vendue lors de la tournée du Cirque en 1901.

Jambes n’avait jamais vu cela et ne le reverra plus jamais.

En 1901, le grand cirque américain « Barnum et Bailey » – celui d’où viendra l’expression « Quel Barnum ! » – entame une tournée en Europe. Il a quitté l’Amérique à bord du « Massachussets » avec quantité de personnel (1400 dont 400 monteurs), d’animaux (cinq cents chevaux, vingt éléphants, une ménagerie), du matériel, septante wagons de chemin de fer (soit un train de deux kilomètres). C’est le plus grand spectacle au monde : « The greatest show on earth ! ». La tournée commence en Europe centrale, Hongrie, Autriche, puis circule aux Pays-Bas et en Allemagne et arrive en Belgique où le cirque s’établira à Liège, puis Verviers, Namur, Charleroi, Mons et Bruxelles avant de gagner Paris puis d’entamer une longue tournée en France. À Namur, le territoire de la ville ne permettant pas au cirque de s’installer dans toute son ampleur – il faut 50.000 mètres carrés-, c’est à Jambes, dans la plaine de Velaine, qu’il va s’établir le 14 octobre, pour deux représentations sur une seule journée. L’arrivée du cirque à Jambes constitue un événement exceptionnel. Pendant plus d’une semaine, le cirque a fait publier une grande annonce dans les journaux locaux, promettant aux Namurois un spectacle inoubliable. La ville est couverte d’affiches. Un wagon-réclame a stationné gare de Namur pendant une semaine.

Venant de Verviers, les quatre trains de Barnum arrivent l’un après l’autre, dans la nuit, et débarquent matériel, personnel et animaux dans un ordre très méthodique. À 4 h 30 du matin, malgré le brouillard, on commence à monter la tente principale, longue de deux cents mètres, abritant trois pistes, les tentes de la ménagerie et la dizaine d’autres tentes. Le commissaire de police de Jambes, Henri Ledoux, est sur les lieux pour veiller au bon ordre des travaux et diriger le peloton de gendarmes. Il faut six heures pour terminer l’édification de l’ensemble. Entre-temps le soleil est apparu. À 14 heures débute la première représentation, la seconde suit à 19 heures. Des trains spéciaux du Nord-Belge assurent une navette entre Namur et l’arrêt de Velaine. Ils sont archi-combles : on s’entasse même dans les fourgons. Le public accourt des quatre coins de la Province. « La rue de Dave, disent les journaux, est devenue semblable à une rue de Paris : piétons, voitures, bicyclettes, automobiles, s’y pressent dans une cohue interminable. À l’entrée du cirque, c’est une vraie fourmilière humaine ».

Carte postale vendue lors de la tournée du Cirque en 1901.

Vignette des publicités parues dans le journal namurois
L’Ami de l’Ordre.

Dix mille spectateurs assisteront à chacun des deux spectacles, « le plus grandiose des spectacles des temps modernes ». Pour éviter la cohue, toutes les places sont numérotées, une première ! « Il faudrait avoir dix yeux pour voir ce spectacle », dit La Meuse. Trois troupes d’éléphants dressés viennent d’abord se livrer à des exercices surprenants. Puis une foule de « gymnasiarques », d’athlètes et d’acrobates envahit les arènes, aussitôt remplacés par écuyères, clowns et pitres, jongleurs, boxeurs, équilibristes, trapézistes, fantaisistes présentant des numéros les plus difficiles et les plus sensationnels. Leur succèdent les animaux dressés : l’éléphant bébé, l’ours danseur, et un groupe de 70 chevaux évoluant ensemble sur les trois pistes. La représentation se termine par les courses de chevaux : courses de cinq amazones, course entre un homme et un cheval, courses romaines entre quatre écuyers debout sur leurs chevaux, courses entre jockeys, courses de char romains attelés de deux ou quatre chevaux. « Concurrentes et concurrents font preuve d’une furia endiablée », dit La Meuse.

La ménagerie présente, outre les éléphants, des phoques (sans doute des otaries), des chameaux, toutes les espèces de fauves et de grands carnassiers, « ainsi que certains types rarissimes que l’on ne rencontre dans aucun de nos grands jardins zoologiques », dit L’Ami de l’Ordre.

Une autre tente présente des phénomènes humains, dont Ella Ewing, la « Géante du Missouri », considérée comme la plus grande femme au monde. Mais aussi hommes et femmes tatoués, avaleuse de sabres, « homme-chien, homme-autruche, homme caoutchouc, musiciens excentriques ou exotiques ».

Carte postale vendue lors de la tournée du Cirque en 1901.

« Cette représentation variée, ininterrompue, jette les spectateurs dans un véritable étourdissement. C’est bien américain !», s’exclame le chroniqueur de L’Ami de l’Ordre.

La représentation du soir n’est pas terminée que le personnel s’applique à démonter et charger le matériel. Les vingt éléphants traversent la cité avec leur cornac pour monter dans leurs wagons. Cent-vingt chevaux de trait emmènent jusqu’aux trains les chars de matériel et les cages des fauves. Dans leurs sleeping-cars, les artistes et personnel d’encadrement prendront un peu de repos en route. Le directeur, J. Bailey, a son wagon privé où il habite toute l’année, cuisine, salle à manger, salon, bureau, trois chambres et salle de bain et deux chambres pour les domestiques. En route pour Charleroi !

À une heure du matin, c’est-à-dire trois heures après la représentation, il ne reste pas un seul clou sur le terrain jambois.

Quel Barnum !

Vignette des publicités parues dans le journal namurois
L’Ami de l’Ordre.

Sources :

L’Ami de l’Ordre et La Meuse aux dates des
représentations à Liège et Jambes.